Le documentaire s'intitulait « Moi, diplomate ! Le monde de François Hollande ». Au programme, la politique étrangère du quinquennat, les coulisses du pouvoir et les relations du chef de l'État avec Barack Obama, Vladimir Poutine ou Angela Merkel. Le film revient sur la guerre au Mali, sur la Syrie, sur les tensions avec Moscou après l'annexion de la Crimée et sur la mobilisation internationale qui a suivi les attentats de janvier 2015. Des sujets d'État, donc, pour un homme élu le 6 mai 2012 avec 51,6 % des voix face à Nicolas Sarkozy, et qui a occupé l'Élysée du 15 mai 2012 au 14 mai 2017.

Car chez l'ancien président, la diplomatie n'a jamais été le rayon qui a fait vendre du papier. Sa vie privée, elle, a tenu la France en haleine pendant des années. Et il existe, dans les archives de la presse française, une phrase sur François Hollande tellement crue que dix ans plus tard, elle circule encore. Une phrase qui ne parle ni du Mali, ni de la Syrie, ni de la Crimée. Une phrase qui parle de son corps. Elle n'a pas été prononcée par un adversaire politique ni par un éditorialiste vengeur, mais par l'une des grandes voix de la chanson française, et elle a été imprimée dans un magazine.

Pour comprendre d'où vient cette sortie, il faut revenir à janvier 2014. Début janvier, l'hebdomadaire Closer consacre sept pages à de prétendues révélations et à des photos concernant une liaison entre le président et l'actrice Julie Gayet. La riposte est immédiate : le 10 janvier 2014, Le Monde titre que François Hollande veut porter plainte contre Closer, et Le Figaro annonce que le magazine retire l'information de son site. Le 16 janvier, Al Jazeera titre sur la plainte déposée par l'actrice. La compagne du président, Valérie Trierweiler, est hospitalisée le 10 janvier, officiellement pour du repos et des examens. Le 17 janvier, François Hollande se rend pour la première fois à son chevet, à titre privé. Le 25 janvier 2014, la séparation est annoncée. Neuf ans d'histoire, liquidés en un communiqué.

Ce qui se prépare ensuite relève de l'opération clandestine. Valérie Trierweiler mandate une agente littéraire, Anna Jarota, pour choisir l'éditeur, et le choix se porte sur une petite maison indépendante, Les Arènes, pour la confidentialité. Elle commence à écrire en février et signe le contrat en mars 2014, tout en gardant la possibilité de suspendre le projet. Selon Le Monde, elle aurait écrit chez elle, pendant six mois, sur un ordinateur non connecté à Internet. Quatre personnes seulement, autrice incluse, sont dans la confidence jusqu'à la mise en page. Les épreuves circulent uniquement par clés USB, on parle par codes au téléphone, et son nom de code est John Milton. L'ouvrage est imprimé en Allemagne et rapatrié par camions la veille seulement de la mise en rayon, avec un faux titre sur les bons de commande, « Le siècle des hommes », et un auteur mystère baptisé « XX ». Olivier Royant, directeur de la rédaction de Paris Match, parlera de mesures de sécurité dignes d'un « roman d'espionnage ».

Le livre sort le 4 septembre 2014, en pleine rentrée littéraire, celle où 607 romans français et étrangers étaient annoncés. La veille, Paris Match lui consacre sa couverture et douze pages de récit, dévoilant quatre extraits dont la révélation de la liaison avec Julie Gayet. Le Monde dévoile la dimension politique de l'ouvrage et, surtout, l'extrait sur les « sans-dents ». Le tirage initial est de 200 000 exemplaires. Seize jours après la sortie, l'éditeur annonce 442 000 exemplaires vendus. Le 25 septembre 2014, ActuaLitté détaille les chiffres établis par GfK : 442 657 exemplaires papier écoulés, auxquels s'ajoutent 25 000 exemplaires numériques, soit 467 657 ventes réelles à cette date, pour un chiffre d'affaires estimé à près de 9 millions d'euros. Sur les ventes totales, le décompte cité par Wikipédia s'établit à 603 300 exemplaires, hors édition de poche et hors traductions. Sur le seul site Torrent411, ActuaLitté comptabilisait trois versions du fichier piraté, pour un total supérieur à 49 000 téléchargements.

Le phénomène franchit vite les frontières. Dès le jour de la publication, l'agente littéraire annonce que la maison américaine Regan Arts a acheté les droits pour les États-Unis. En Espagne, le livre paraît sous le titre Gracias por este momento. Au Royaume-Uni, la maison Biteback annonce le 25 novembre 2014 la sortie de « Thank You For This Moment : A story of Love, Power and Betrayal ». Le New York Times écrit qu'il s'agit, selon de nombreux commentateurs, d'un acte de vengeance d'une femme humiliée. En Italie, La Stampa évoque un « livre poison » et « une action de vengeance froide, conçue avec une précision chirurgicale ». En Espagne, El País parle d'un « livre vengeance » qui plonge la France dans une tragi-comédie politique sentimentale. The Times résume la charge politique d'une formule : « Le socialiste Hollande méprise ses électeurs de la classe ouvrière française. »

En France, les éditorialistes sortent l'artillerie lourde. Le Télégramme parle de « tsunami littéraire », Le Républicain lorrain d'un « cadeau de rupture dévastateur », Le Journal de la Haute-Marne d'un « grand déballage ». Trois quotidiens — Le Figaro, Libération et Le Parisien-Aujourd'hui en France — consacrent chacun deux pleines pages à l'ouvrage. Libération y lit une « riposte personnelle sans précédent dans l'histoire de la Ve République ». Dans Le Figaro, Yves Thréard juge que « ce spectacle est affligeant » et que « l'obscénité [est] à son comble ». À la télévision, C dans l'air sur France 5 consacre un numéro au livre dès le 3 septembre 2014, puis un second le lendemain, avant que Complément d'enquête sur France 2 ne diffuse le 11 décembre 2014 un sujet intitulé « Trierweiler, téléréalité : le règne des impudiques ».

Le 23 novembre 2014, dans une interview diffusée sur BBC One, l'autrice explique pourquoi elle a écrit ce livre : « Ce n'est pas une vengeance, ce n'est pas une revanche. Ce n'est pas pour le détruire, c'est pour me reconstruire moi. » L'ouvrage raconte ses neuf années aux côtés de François Hollande, du « baiser de Limoges » le 14 avril 2005 au 25 janvier 2014, et les deux années passées à l'Élysée comme première dame. Comme le notait Le Monde, il ne contient aucun secret d'État. Aucun secret d'État, non, mais beaucoup d'intime.

C'est précisément là que Benjamin Biolay entre en scène. Au printemps 2016, le mensuel GQ publie un entretien mené par Léa Salamé avec l'un des artistes les plus respectés de la chanson française. La Libre, qui relaie l'interview le 14 avril 2016, le surnomme « le chanteur le plus déprimé de l'Hexagone » et décrit un face-à-face où il sort « les missiles thermo-nucléaires » en direction de plusieurs personnalités. Sur le livre de l'ancienne première dame, son constat est politique avant d'être personnel : « Valérie Trierweiler a fait beaucoup de mal et à la France et au concept même de vie privée », lâche-t-il, avant d'ajouter : « Je n'en ai rien à foutre. » Il estime qu'« elle n'a qu'à régler ça en privé, elle n'avait qu'à lui écrire la lettre la plus violente qu'il aurait reçue de sa vie », et tranche : « Ça se passe comme ça chez les gens. » De sa lecture, il résume son état d'esprit : « J'étais hilare ! Tous les synonymes d'indignation. »

De ce rire est née la phrase la plus crue jamais publiée sur l'anatomie d'un président français. Son raisonnement part d'une prémisse simple : dans ce livre, rien n'aurait été épargné à son ancien compagnon, aucun détail, aucune faiblesse, aucune humiliation possible. Donc, si un détail précis n'apparaît pas dans les pages, c'est qu'il n'y avait rien de gênant à en dire. « Je me suis même dit qu'il devait en avoir une énorme parce que s'il en avait une toute petite, elle l'aurait mis dans le bouquin », déclare Benjamin Biolay. C'est une déduction, pas une information : le chanteur ne prétend rien savoir du corps de François Hollande, il fait un raisonnement sur ce qui, selon lui, n'a pas été écrit. La cible réelle n'est pas l'ancien président, mais l'autrice du livre, soupçonnée de n'avoir laissé passer aucun détail susceptible d'égratigner son ex-compagnon.

L'homme derrière cette sortie est né le 20 janvier 1973 à Villefranche-sur-Saône. Frère de la chanteuse Coralie Clément, passé par le conservatoire de Lyon, il a été marié à l'actrice Chiara Mastroianni de 2002 à 2005 — La Libre le présente comme « l'ex-beau-fils de Catherine Deneuve » — et ils ont une fille née en 2003. En 2016, année de l'interview, il sort l'album Palermo Hollywood, qui grimpe jusqu'à la 3e place des ventes en France. Dans la même interview, il s'en prend aussi au groupe Eagles of Death Metal, dont le nom s'était retrouvé en une de tous les journaux après les attaques du 13 novembre au Bataclan : « Je ne serais jamais allé voir ce groupe de merde. Je déteste ce chanteur, c'est un connard », disait-il, tandis que La Libre rappelait les idées ultraconservatrices de Jesse Hughes, pasteur pro-armes.

Dix ans plus tard, chacun a refait sa vie. François Hollande a épousé Julie Gayet en 2022, huit ans après la tempête de janvier 2014, et il siège de nouveau à l'Assemblée nationale depuis juillet 2024, après avoir retrouvé un siège de député de la première circonscription de Corrèze le 8 juillet 2024, un fauteuil qu'il avait déjà occupé de 1988 à 1993, puis de 1997 à 2012. Il a 72 ans — il est né le 12 août 1954 à Rouen. Valérie Trierweiler, elle, a changé de registre : en 2017, elle publie son premier roman, Le secret d'Adèle, consacré à la vie d'Adele Bloch-Bauer, immortalisée par le célèbre portrait de Gustav Klimt. Plus d'Élysée, plus de règlements de comptes : de l'art.

Benjamin Biolay, lui, n'a jamais été aussi installé. Officier de l'ordre des Arts et des Lettres depuis 2010, nommé au César du meilleur acteur dans un second rôle pour Stella, il a signé coup sur coup deux albums numéro un en France, Grand Prix en 2020 et Saint-Clair en 2022. En 2025, son album Le disque bleu se hisse à la 2e place des ventes françaises. La carrière a continué ; la petite phrase de 2016, elle, n'a jamais vraiment quitté les archives du web.

Reste une dernière ironie. La chaîne qui a révélé l'existence du livre deux jours avant sa sortie, en 2014, est celle qui offrait mardi soir à François Hollande une tribune de prestige sur sa politique étrangère. D'un côté, le Mali, la Syrie, la Crimée, Obama, Poutine, Merkel. De l'autre, un livre à 9 millions d'euros de chiffre d'affaires et une réflexion de chanteur qu'on n'ose même pas citer au dîner de famille. Voilà ce que dix ans de vie publique laissent derrière eux : des décisions internationales que peu de gens retiendront dans le détail, et une phrase que plus personne n'arrive à oublier.